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Atelier Continuum, session du mercredi 12 février 2020

Qu'est-ce qu'un « continuum numérique » ?

Il s'agit de s'interroger sur le sens d'une expression qui s'est imposée progressivement dans le champ architectural et portant sur un « continuum numérique ». Quel statut donner à cette expression ? À quoi renvoie exactement ce « continuum », à quelle réalité ? Est-il possible de donner une définition précise de cet objet ? Quelles connexions, quels rapports ce continuum entretient-il avec l'espace architectural ? Telles sont les questions que l'« atelier continuum » se propose d'explorer, et tout en déroulant l'enchevêtrement des idées qui composent la notion de « continuum numérique », de défricher un territoire qui reste somme toute assez énigmatique pour nous architectes : un territoire prenant place dans un « espace numérique ».

 

La fabrique des objets

À quoi nous référons-nous lorsque nous évoquons, en architecture, l'idée d'un « continuum numérique » ? Le sens le plus général et le plus immédiat que l'on puisse donner à cette expression est celui d'une continuité dans l'acte de la conception d'un objet, ou d'un projet, depuis sa première idéation — que l'on pourrait penser comme totalement immatérielle — jusqu'à sa matérialisation, sa prise de réalité en quelque sorte, dans la matière, ce passage ayant lieu par la médiation du « numérique ». Et si nous cherchions un cadre général dans lequel employer cette expression, nous pourrions clairement le trouver du côté de la « fabrication numérique », ce champ existant à la croisée du design, de l'architecture et de la robotique, où il est question d'expérimenter et de faire usage de machines à commande numérique pour concevoir et construire des objets et des bâtiments.

Quand on évoque l'idée de « fabrication numérique » plusieurs images peuvent nous venir à l'esprit. La plus commune aujourd'hui, renvoie à la technologie de l' « impression 3D », une technologie permettant de fabriquer des objets « couche par couche », généralement en plastique, à partir de fichiers 3D. Pour la majorité d'entre nous, ces machines sont passées en quelques années seulement, du statut de pure science-fiction ­­à celle d'une réalité devenue presque banale tant l'usage de ces « imprimantes » s'est généralisé. Nous voyons également les technologies de découpe laser — ces grandes « tables » sur lesquelles sont découpées des plaques qui peuvent être de divers matériaux et qui sont façonnées par l'action d'un faisceau laser — nous voyons ces technologies prendre place à côté des outils plus traditionnels de fabrication, un phénomène qui s'observe dans l'industrie ou chez de simples artisans. Enfin, les « bras articulés » ou « bras robotiques » qui miment la dynamique de nos membres supérieurs, sont désormais reconnus comme des machines que l'on sait capables d'assembler des murs de briques par exemple, comme ce fut démontré par l'équipe de Gramazio et Kholer à la Biennale de Venise en 2007/2008.

La robotisation de l'industrie est évidemment loin d'être un sujet nouveau. Nous avons tous en tête ces robots capables de saisir, d'assembler et de souder des pièces automobiles le long de chaînes de montage au rythme d'une implacable cadence ponctuée par les envolées de grandes gerbes d'étincelles. Pourquoi donc évoquer aujourd'hui un « continuum numérique » alors même que l'automatisation de la production industrielle est une réalité et ce depuis de nombreuses décennies ? La première hypothèse que nous pourrions émettre serait celle d'une spécificité de la « fabrication numérique architecturale ». Si l'industrie, notamment automobile, est en pointe sur ce sujet depuis fort longtemps, tel n'est pas le cas de l' « industrie architecturale » qui fait encore un usage assez limité de ces machines à commande numérique. L'idée d'un « continuum numérique » pourrait donc avoir pour origine une spécificité architecturale concernant une forme de mécanisation et d’automatisation des processus de fabrication, notamment au contact de la robotisation de la production. C'est la première piste que nous allons explorer et qui nous permettra d'amorcer notre descente vers la nature « profonde » du continuum.

 

L'objet dans un continuum

Les questions que soulèvent les avancées de la fabrication numérique en architecture sont multiples et pourraient faire l'objet d'une recherche approfondie sur la continuité d'une pensée de la conception architecturale dans la mécanisation de sa fabrication, mais tel n'est pas l’enjeu de notre enquête, qui porte sur la nature du continuum en tant qu'espace de conception numérique. Nous nous attacherons donc à aborder les aspects « logiciels » de la question sans entrer dans les questions « matérielles » qui ont trait à la « mécatronique de conception » par exemple1). Malgré tout, c'est bien en nous intéressant aux machines à commande numérique (CNC) que va commencer notre enquête.

Nous trouvons mention d'un « continuum » se rapprochant de l'objet de notre enquête chez un auteur qui a durablement marqué l'univers de la création, et de la création en architecture notamment. Cet auteur, c'est le philosophe Gilles Deleuze dont nous tirons le passage suivant de son ouvrage Le Pli2) :

L'objet ne se définit plus par une forme essentielle, mais atteint à une fonctionnalité pure, comme déclinant une famille de courbes encadrées par des paramètres, inséparable d'une série de déclinaisons possibles ou d'une surface à courbure variable qu'il décrit lui-même. Appelons objectile ce nouvel objet. Comme le montre Bernard Cache, c'est une conception très moderne de l'objet technologique : elle ne renvoie même pas aux débuts de l'ère industrielle où l'idée du standard maintenait encore un semblant d'essence et imposait une loi de constance (« l'objet produit par les masses et pour les masses »), mais à notre situation actuelle, quand la fluctuation de la norme remplace la permanence d'une loi, quand l'objet prend place dans un continuum par variation, quand la productique ou la machine à commande numérique se substituent à l'emboutissage. Le nouveau statut de l'objet ne rapporte plus celui-ci à un moule spatial, c'est-à-dire à un rapport forme-matière, mais à une modulation temporelle qui implique une mise en variation continue de la matière autant qu'un développement continu de la forme. Dans la modulation, « il n'y a jamais arrêt pour démoulage, parce que la circulation du support d'énergie équi­vaut à un démoulage permanent ; un modulateur est un moule temporel continu… Mouler est moduler de manière définitive, moduler est moduler de manière continue et perpétuellement variable ».

Dans ce passage, nous le voyons, il est question d'un « objet [qui] prend place dans un continuum ». Un peu plus haut dans le texte, nous voyons que cet objet est nommé « objectile » et qu'il est décrit dans un contexte très particulier qui correspond justement à notre enquête : celui de l'évolution des machines de production industrielle, et plus précisément dans le passage d'une machine « statique », emboutissant des formes identiques à la chaîne, vers une machine « dynamique », une machine à commande numérique, identifiée comme étant source d'une « variation » continue. L'auteur mentionne Bernard Cache à ce sujet et nous y reviendrons. Dans la suite de son propos, Gilles Deleuze s'attache à décrire le moule à l'origine de cet objet industriel, et poursuivant sur la notion de modulation, ouvre les guillemets pour se référer à l'ouvrage du philosophe Gilbert Simondon : L'Individu et sa genèse physico-biologique3). Sans rentrer dans les détails de la notion de modulation chez Simondon, il est ici intéressant de s'arrêter un instant sur l'idée du moule lui-même tel qu'il est mobilisé par Simondon.

Gilbert Simondon, principalement connu à travers Du Mode d'existence des objets techniques4), ouvrage questionnant la nature de la relation entre le monde humain et le monde des machines, est avant tout un philosophe de l'individuation, c'est-à-dire relevant d'une conception de l'individu ­­en tant que processus d'individuation. L'individu — toute chose, objet inanimé ou être vivant — y est décrit comme un processus dynamique de genèse et non comme une substance existante in abstracto. Cette conception de l'individu — qui peut-être un objet architectural par exemple — conçu comme un processus génétique nous intéresse ici à plus d'un titre car l' « objet premier » mobilisé par Simondon pour avancer dans son exposé est une brique, élément symbolique s'il en est pour l'architecture. Simondon nous parle dans les premières pages de son ouvrage central5) de la réalité d'une brique d'argile et de son mode de production, qui n'est pas la rencontre passive d'une forme donnée (un moule) et d'une matière conçue abstraitement (de l'argile) mais bien le théâtre d'une chaîne complète et complexe de la mise en œuvre et des conditions d'émergence de cet individu : en l’occurrence il s'agit de pétrir la terre d'argile afin de lui donner les qualités plastiques à même de produire une brique par la prise de forme de la matière à l'intérieur du moule. Il s'agit ici pour l'auteur de critiquer le schème hylémorphique d'Aristote (du grec hylé, matière, et morphé, forme) et sa vision « abstraite » de la forme et de la matière à l'origine de l'individu.

L'anti-substantialisme caractéristique de la philosophie de Gilbert Simondon et la pensée du devenir propre à Gilles Deleuze seront mobilisés en filigrane tout au long de cet exposé, mais pour l'instant nous souhaiterions nous attacher à cette simple idée : « l'objet prend place dans un continuum ». Nous pouvons concevoir l'objet architectural comme étant « attaché » à son environnement de production, cet environnement pouvant être le temps et l'espace du territoire dans lequel il s'ancre physiquement, mais également l'environnement technique de la production de l'architecture elle-même, un environnement qui aujourd'hui devient numérique, avec un certain nombre de conséquences qu'il s'agit donc de tirer au clair.

 

Individu et milieu associé

Si l'on se réfère à la proximité et à l'enchaînement des idées dans l'extrait que nous venons de commenter, on peut raisonnablement penser que l'idée de « continuum » dont parle Deleuze trouve en partie sa source dans la conception simondonienne de l'individuation. Dans la philosophie de Simondon, un individu, que l'on pourrait saisir ici comme un « objet » ayant des limites bien définies, est toujours pensé en relation à un « espace » plus large, que l'on pourrait saisir ici comme un « champ », une sorte de « contenant ». Ce rapport de l'objet à son environnement est décrit pas Simondon comme un rapport de l'individu à son « milieu associé ». Comprendre le sens de ce « milieu associé » représente donc une possibilité pour nous de mieux saisir la nature de ce « continuum ». Pour ce faire, référons-nous à la définition qu'en donne Jean-Hugues Barthélémy dans son glossaire Simondon6) 7)

Milieu associé : la pensée de l’individuation ne peut se construire sans prendre en compte le milieu qui est associé à l’individu, et c’est pourquoi cette notion de milieu associé est centrale à la fois dans ILFI et dans MEOT. En effet, Simondon remarque dès l’introduction à ILFI que si l’hylémorphisme a supposé un « principe d’individuation » — forme ou matière — qui relève déjà du mode d’être que l’individu dont il était pourtant supposé rendre raison, c’est parce que l’hylémorphisme a cherché à expliquer la genèse du seul individu, sans tenir compte de son milieu associé : « Si, au contraire, on supposait que l’individuation ne produit pas seulement l’individu, on ne chercherait pas à passer de manière rapide à travers l’étape d’individuation pour arriver à cette réalité dernière qu’est l’individu : on essayerait de saisir l’ontogénèse dans tout le déroulement de sa réalité, et de connaître l’individu à travers l’individuation plutôt que l’individuation à partir de l’individu. » (ILFI, p. 24 ; souligné par l’auteur). On remarquera qu’il ne s’agit pas d’expliquer l’individu à partir de son milieu associé, mais d’expliquer les deux à partir d’une réalité pré-individuelle (voir ce mot dans le glossaire).

La description du « milieu associé » que nous propose Jean-Hugues Barthélémy nous permet de saisir l'idée d'un continuum d'une façon bien plus riche que la simple idée d'un « contenant », et selon une dimension supplémentaire pourrait-on dire. Procédons par étapes : dans un premier temps, nous voyons que la pensée du « milieu associé » nous permet d'aborder la connaissance de l'objet d'une façon plus complexe, en refusant de s'en tenir au seul objet et en l'associant toujours au contexte qui lui donne son existence. Dans un second temps, nous comprenons que la double donnée de l'individu et de son milieu est concomitante, sans qu'intervienne une quelconque primauté ou précédence de l'un sur l'autre. Il y a donc co-émergence de l'individu et de son milieu associé. À ce stade, les choses deviennent encore plus complexes, car, c'est ce que nous explique Barthélémy à l'entrée « pré-individuel » de son glossaire : ces deux composantes du processus d'individuation ont pour origine un état de « métastabilité » qui leur pré-existe. Cet état antérieur, nous dit l'auteur, est une « hypothèse » que Simondon formule en référence à notre connaissance de la réalité quantique, selon le principe « bien connu » de la dualité onde/corpuscule. Nous sommes donc invités ici à faire évoluer notre connaissance du « continuum » d'un premier rapport contenu/contenant de l'objet et de son milieu vers une connaissance encore plus riche en nous intéressant à la nature « physique » de cette relation. Mais avant de poursuivre sur cette piste, intéressons-nous à l'aspect « numérique » du « continuum ».

 

L'associativité de l'objet

Le Pli, ouvrage ayant pour sous-titre Leibniz et le baroque, s'ouvre sur la description d'un certain type de « trait », un trait baroque présenté comme un « pli qui va à l'infini »8). Au second chapitre de ce livre, il est question plus précisément de certaines courbes, et de leurs « points d'inflexion », qui sont analysées selon leurs diverses puissances de transformations internes, Gilles Deleuze se référant à un livre en préparation de Bernard Cache9). L'analyse de ces éléments géométriques donne lieu à des réflexions d'une très grande intensité sur un plan philosophique et mathématique qui dépassent largement le cadre de notre enquête. À ce stade, contentons-nous de remarquer qu'elles précèdent le passage que nous avons analysé décrivant un « objectile ». Ce nom, nous le savons, se réfère à une certaine approche « mécatronique » de la fabrication, et il deviendra associé à l’œuvre de Bernard Cache10) dont nous mobilisons à présent l’idée suivante11) :

Qu'entend-on par associativité ? L'associativité est la constitution, au moyen d'un logiciel, du projet architectural en une longue chaîne de relations, depuis les premières hypothèses de conception jusqu'au pilotage des machines qui préfabriquent les composants destinés à s'assembler sur le chantier. Dessiner à partir d'un logiciel associatif transforme en quelque sorte le dessin géométrique en une interface de langage de programmation.

Nous retrouvons ici l'idée d'une « association », non pas dans le sens d'une qualification du rapport d'un objet à son milieu, mais d'un point de vue dont nous pourrions dire qu'il est « interne » à l'objet. Ce qui nous intéresse en premier lieu ici, c'est évidemment le contexte dans lequel s'exprime l'auteur ­— nous parlons bien d'un projet d'architecture — et du caractère très concret, opératoire pourrait-on dire, du principe qui est décrit. Il est ici question de faire usage d'un instrument en particulier — « un logiciel » — afin de trouver une certaine continuité entre l'acte de la conception — des « hypothèses » — et la prise de forme de l'objet dans la matière au moment de sa fabrication. Voilà donc une définition qui semble être très proche de notre hypothèse de travail et qui nous fournit une première approche satisfaisante du « continuum numérique » muni d'un principe d'« associativité ». Une « associativité » que nous pourrions penser en tant que la relation de l'individu à son « milieu associé » — dans une version « externe » du concept —  mais que l'auteur nous décrit plus précisément en ces termes : il s'agit de constituer un projet en « une longue chaîne de relations ». Cette approche de l'associativité que nous pourrions qualifier d' « interne », est assez proche du principe de la « modélisation par le flux » que nous avons décrit par ailleurs12), ce dernier principe se situant peut-être à la frontière de la version « interne » et de la version « externe » de cette « associativité », car il décrit une longue chaîne d'opérateurs organisés suivant le principe d'un graphe qui fait exister la représentation spatiale du projet à travers l'action de « fonctions génératives » pouvant se situer, grâce à l'intervention d'un serveur 3D, au-delà des strictes limites de tel ou tel logiciel. Nous voilà à présent en possession d'un certain nombre d'éléments précis nous permettant de décrire les éléments et le mode de fonctionnement d'un « continuum numérique ». Attachons nous dès lors à descendre un peu plus encore dans la réalité « physique » de ce continuum.

 

La physique du continuum

Aborder la question du continuum d'un point de vue « physique », c'est en quelque sorte changer d'échelle, et à la manière de Simondon, entrer à l'intérieur du moule, ou dans notre cas, à l'« intérieur » du continuum. Il s'agit en quelque sorte de s'interroger sur la nature du « continuum espace-temps », qui semble être le contexte le plus général dans lequel ce terme est employé. Le concept d'« espace-temps » dans l'imaginaire collectif est étroitement associé à la figure d'Albert Einstein et à la portée révolutionnaire de sa découverte du principe de la Relativité. Dans son acceptation la plus simple, ce principe postule une sorte de « non-séparabilité » de l'espace et du temps. Ce principe de non-séparabilité, nous pourrions le rapprocher de la « non-séparabilité » de l'objet et de son milieu associé telle que cela a été évoqué précédemment. Ce rapprochement n'aurait rien d'incongru puisque nous savons que l'entreprise philosophique menée par Simondon fut très fortement attachée à la connaissance scientifique de son temps, et tout particulièrement aux principes énoncés par la physique quantique. Que nous dit la physique quantique sur la nature des « choses » qui pourraient nous faire avancer dans la connaissance du rapport entre le « continuum » et ses « objets » ? Nous savons, depuis l'expérience de Young, qu'à une échelle infiniment petite, la notion même de localité semble s'évanouir, et la connaissance « objective » des « choses » que nous tenions comme parfaitement déterminée et délimitée dans le temps et dans l'espace, cette distinction nette est remise en cause par le principe de la dualité onde/corpuscule. Dans ce processus de « déconstruction » des limites, la silhouette familière des objets de notre connaissance semble progressivement s'évanouir, comme si elle venait à fusionner avec le « fond » duquel elle se détachait nettement jusqu'alors. Écoutons ce que nous dit le physicien Bernard d'Espagnat sur la réalité ultime de ce processus13) :

Dans ces conditions l'avènement de la relativité et des quanta devait nécessairement bouleverser les conceptions de la physique. En relativité, en effet, le mot « événement » est un des mots clés. Ceci tient simplement au fait qu'il représente l'élément fondamental, le point, dans le continuum de l'espace-temps. Dans ce même continuum l'objet n'est au contraire qu'une entité complexe, une ligne, constituée d'une suite d'événements.

L'objet tel qu'il nous est présenté ici — et par un physicien de surcroît — semble s'évanouir en une pure information, un pur « événement ». Un point dans un continuum espace-temps, un point mobile sur une trajectoire d'événements. Nous voudrions ici poursuivre notre « déconstruction » de cet « objet qui prend place dans un continuum ». Nous pourrions faire évoluer notre conception de cet objet en la rapprochant de cette « entité complexe » dont nous parle d'Espagnat, un objet qui doit être pensé comme une « ligne », une ligne ponctuée d' « événements ». Cette ligne, elle est à mettre en rapport avec la description de l' « objet dans un continuum numérique » que nous tenions à constituer en tant qu'« une longue chaîne de relations », comme une série d'événements se succédant depuis les premières hypothèses, en amont de la conception, vers la fabrication en aval, et jusque dans la matière même dans laquelle l'objet prend forme. Cette description de l'objet, en quelque sorte temporelle, si elle peut sembler incongrue car trop éloignée de l'échelle de la particule dont nous parle la physique, cette description temporelle correspond somme toute assez bien à l'idée d'un « objectile » en tant qu'une « modulation continue ».

 

L'espace du continu

À ce stade de notre enquête, marquons une pause pour faire le point sur l'état de notre connaissance du « continuum numérique ». Nous disposons à présent d'une sorte de « physique » du continuum : le continuum numérique décrit un environnement de fabrication dans lequel des « objets » sont pensés et produits de manière continue, ces objets étant représentés sous la forme de graphes d'« événements », par des logiciels, et produits mécaniquement et « continuellement » grâce à la médiation d'une série de machines à commandes numériques. L'objet ainsi produit est conçu en tant que processus global de fabrication et non comme un objet « statique » dont l'existence serait définitivement donnée.

Posons-nous à présent cette question : si l'objet perd progressivement de sa « tenue », que ses limites dans le temps et dans l'espace semblent de moins en moins clairement définies, que la réalité même des grains de matière qui le composent — atomes et particules élémentaires — sont réduits à ne plus être que des « événements » dans un continuum espace-temps, dans ces conditions, que reste-t-il de la réalité de l'objet de notre enquête, et de quoi est-il constitué ? Cette question nous nous la posons pour essayer de « descendre » encore d'un palier dans la compréhension du continuum numérique.

Reprenons notre cheminement. Nous nous étions arrêtés avec l'examen d'une particule qui n'est plus qu'un « événement ». D'Espagnat nous dit qu'elle est un « point » dans le continuum espace-temps. Mais qu'est-ce qu'un point ? Et comment existe-t-il dans le continuum, comment y-prend-t-il place ? Cette question ouvre une problématique qui est infinie. Une problématique que se posent déjà les premiers « physiciens » grecs — Zénon et ses paradoxes — une problématique qui continue d'alimenter les réflexions de certains mathématiciens et philosophes contemporains. C'est la question, par exemple, que se pose Alain Badiou, et c'est la question existentielle que se pose Gilles Châtelet. Impossible d'en évoquer ici toute la puissance. Écoutons, un fragment du « dialogue à distance » entre ces deux auteurs14) :

Avec ce théorème de coupure, le continu n'est plus « composé » de points. Le point ne flotte plus comme une balise sur l'océan numérique, mais marque la persévérance de l'enquête qui agrandit une béance et exalte le singulier au sein même du grouillement des nombres.

Avec d'Espagnat, nous avions acquis une certaine connaissance sur la nature « interne » et « complexe » de l'objet : une suite d'événements, un point formant une ligne. Avec ce commentaire de Châtelet, nous trouvons une indication sur le mode d'existence de ce point dans le continuum : il ne « flotte » pas, il marque une « béance » singulière sur un fond qui ressemble à un magma en ébullition. Cette description d'un « objet-point » en tant qu'une « ligne-événement », elle correspond bien à la quête de Gilles Châtelet de faire se réconcilier le monde de la physique et le monde des mathématiques. Un monde qui semble s'être durablement dédoublé depuis que Cantor, en découvreur des mondes infinis, nous a ouvert les portes d'un « paradis dont nous ne pourrions plus être expulsé »15). Ce « paradis » il pourrait correspondre à l'idéal éthéré des formes platoniciennes, à l'espace des mathématiques en général et à l'« hypothèse du continu » en particulier. Le continu, c'est la ligne, le « champ », qui s'oppose à la particule, au point, au discret. Mais le « point » lui-même est problématique, puisqu'il ne « compose » plus le continu nous dit Châtelet.

 

Le continuum et ses parties

Nous voici arrivés au terme de notre enquête et il nous semble que nous avons atteint ici les tréfonds du « continuum numérique », de ce que nous pouvons en percevoir en tout cas, en ce moment précis. Nous savons un peu plus clairement maintenant que le « continuum » nous parle du « continu », même si le sens profond de la dichotomie problématique du discret et du continu nous semble encore hors d'atteinte pour l'instant. Peut-être pourrions-nous en rester à l'image d'un objet en tant qu'un « individu et son milieu associé », un objet dont nous percevons à présent qu'il n'est pas une chose statique et fermée sur elle-même, mais un objet en devenir existant en tant qu'une « dynamique » d'événements. Ce que nous savons également, c'est que le continu du « continuum » est constitué — même s'il n'est pas « composé » nous dit Châtelet — de points existants sur un « fond », théâtre du « grouillement des nombres ».

Si nous suivons à la lettre la description de Gilles Châtelet, nous percevons la véritable nature de ce « fond diffus » : un magma de nombres. Ce « continuum » dont nous cherchions à comprendre le sens, semble donc, « en général », être un « continuum numérique » puisque tel est bien le sens premier du mot « numérique » : « Qui concerne des nombres »16). L'hypothèse d'un fond diffus numérique nous la trouvons aujourd'hui dans ce qu'il est convenu d'appeler un « physicalisme numérique ». Pour les tenants de cette thèse, les nombres « sont » la réalité ultime, et plus précisément17) :

Chaque chose, chaque particule, chaque champ de force, le continuum espace-temps lui-même, tire sa fonction, son sens, sa réalité même, de choix binaires, de bits. Ce que nous appelons « réalité » advient en dernière analyse d'une série de réponses à des questions de type oui/non.

Nous voici avec une définition « radicale » portant sur la nature du « continuum numérique », non pas simplement constitué de « nombres » mais plus précisément de « nombres binaires », que nous percevons comme formant une longue suite infinie de zéros et de uns. Il ne s'agit nullement dans le cadre de cette première approche de la notion de « continuum numérique » de discuter du bien fondé de cette assertion ni même d'aborder la question posée par le « réductionnisme » — qui semble atteindre dans cette affirmation une intensité extrême — et cela malgré l'importance d'un tel débat. Ce qui nous importe ici, c'est d'en tirer quelques conséquences nous permettant peut-être d'ouvrir des pistes de recherche sur la nature de notre enquête, à savoir : « Qu'est-ce qu'un continuum numérique ? ».

Nous voyons que derrière l'emploi du mot bit — binary digit, nombre binaire en anglais — se profile un univers singulier qui correspond à une certaine actualité de notre monde contemporain : un monde peuplé de machines numériques. Mais s'agissant de comprendre la nature profonde de cet univers, il ne faudrait surtout pas en rester à l'apparente nouveauté de notre environnement techno-scientifique contemporain. Pour bien saisir la nature humaine de cet univers, il importerait de remonter le fil de cette longue épopée dont les racines plongent vers un passé lointain et obscur, à l'aube de l'Histoire, là où le langage lui-même apparaît.

De l'actualité de ce nombre binaire tel que nous l'expérimentons aujourd'hui, nous souhaiterions simplement en mobiliser la capacité à créer de « longues chaînes de relations » qui pourraient représenter une nouvelle modalité de la conception architecturale. Concevoir une architecture en tant que « lignes d'événements » existant sous la forme de « programmes », ces programmes prenant vie dans des « processus » qui « s'exécutent » dans les microscopiques canaux de nos machines informationnelles et donnent forme à la matière dans laquelle peut s'incarner le projet d'architecture. Nous souhaiterions « réduire » ici cette vision métaphysique en mobilisant l'idée d'un univers binaire comme constituant un « espace numérique » qui devient un « médium » de conception et de fabrication : à la fois support « matériel » et support « immatériel » de la computation et de la fabrication. Il s'agirait de comprendre alors comment et jusqu'où, le « continuum numérique » peut être un « liant » ou un « solvant », capable d'analyser et de synthétiser la forme du projet par l'action d'un « langage universel ». Un « langage universel » donnant accès à un espace qui se situe au-delà de la pure instrumentalité numérique, un espace qui oscille entre monde mathématique et monde physique, théâtre d'une unité « duale » dans la relation qui unit la matière et l'information, le corps et l'esprit, l'objet et le projet.

Voici donc en guise d'introduction à l'exploration des multiples facettes du « continuum numérique » une première carte — entièrement blanche ou entièrement noire en première instance — la carte d'un immense territoire qui reste à explorer et semble sans limites. Ce territoire peut sembler bien éloigné de la réalité dans laquelle l'architecte élabore ses projets. Et pourtant, s'il s'agissait de « réduire » à sa plus simple expression l'activité qui consiste à donner une forme à l'assemblage complexe de tant de dispositions et de normes, à l'articulation des espaces de l'« habité » et de leurs relations, à la longue liste des éléments qui entrent dans la composition d'une architecture, n'y-aurait-il pas définition plus « compacte » que celle-ci 18) :

L'affirmation la plus fondamentale au sujet d'un continuum est qu'il peut être divisé en parties.

 

Conclusion

Ce parcours dans les « plis » du continuum numérique nous a permis de dégager quelques pistes qu'il s'agira d'explorer dans les prochaines occurrences du séminaire. Pour conclure, voici sous la forme d'une série de définitions transitoires, un résumé des éléments mis à jour :

Continuum numérique

Un principe de conception-construction numérique de l'architecture.

Principe général

  • Continuité entre le conception du projet et la fabrication de l'objet architectural.
  • Continuité entre l'information décrivant le projet et la matière dans laquelle l'objet s'incarne.

Principe de continuum

Du point de vue des sciences de la nature, le terme de continuum est associé à l'idée d'une corrélation entre « dimensions » à travers notamment le concept de continuum espace-temps. Du point de vue des sciences mathématiques, un continuum est l'association continue d'éléments discrets, dans le cadre de la théorie des nombres notamment.

Dualité numérique

Dans la pratique, le principe de continuum numérique est associé à l'infrastructure numérique sur laquelle il repose. Le « numérique » est le lieu d'une forte dualité entre le monde analogique et le monde numérique. En ce qui concerne la notion d'information et de programmes informatiques notamment, la distinction entre ce qui relève de l'ordre du matériel et ce qui relève de l'ordre du logiciel est pour le moins ambiguë.

Physicalité numérique

Suivant l'hypothèse d'une physicalité numérique, l'information sous la forme de nombres binaires (bits) constitue le « fond primordial » à partir duquel émerge la réalité physique des objets. De la même façon on peut concevoir un continuum numérique en tant qu'un « support universel » des processus de conception-construction.

Réalisme de la relation

Dans le cadre d'une conception philosophique de type réalisme de la relation qui donne la primauté à la relation sur la substance, le couplage forme-information et matière-information s'effectue dans le cadre d'une individuation d'un objet et de son milieu associé. En extrapolant on peut concevoir le continuum numérique comme étant constitué d'un objet numérique associé à son milieu.

Langage universel

L'hypothèse d'un « fond primordial informationnel » conférant au continuum numérique son pouvoir « unifiant » repose sur la mécanisation de la logique booléenne et la manipulation de langages formels qui constituent en quelque sorte un « langage universel » qui s'apparente aux mathématiques.

Espace de conception

Si l'on conçoit le continuum numérique en tant qu'un « espace de conception universel », l'instrument qui donne accès au continuum doit lui-même être doté d'un caractère « universel ».

Langage du continuum

L'accès au continuum numérique est donc associé au caractère universel des langages formels. Pour l'utilisateur, l'accès au continuum passe donc par des « langages de programmation » (textuels ou visuels).

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(CC) by-nc-nd Milovann Yanatchkov 2020 - Publication: 6 avril 2020. Dernière révision: 10 avril 2020

 
2)
Gilles Deleuze, Le Pli, Leibniz et le baroque, Les éditions de Minuit, Paris 1988, p. 26.
3)
Gilbert Simondon, L'Individu et sa genèse physico-biologique, PUF, pp. 41-42.
4)
Du Mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1958.
5)
L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 2005.
7)
Les acronymes ILFI et MEOT renvoient à l'ouvrage L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information pour le premier et Du Mode d'existence des objets techniques pour le second, se reporter à ce même glossaire pour plus de détails.
8)
Ibid. p. 5.
9)
Bernard Cache fut l'élève de Gilles Deleuze, il est aujourd'hui professeur à l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne.
10)
Se référer à la présentation par le FRAC Centre-Val de Loire de l’atelier Objectile, créé en 1996 par Patrick Beaucé et Bernard Cache.
11)
Bernard Cache et Patrick Beaucé, « Vers un mode de production non-standard », in Catalogue de l'exposition « Architectures non standard », Centre Georges Pompidou, 2003.
12)
« Modélisation par le flux », Milovann Yanatchkov, SHS Web of Conferences 47, 01006 (2018).
13)
Bernard d'Espagnat, « L'événement et la physique », in Communications, 18, 1972. L'événement. pp. 116-121.
14)
Gilles Châtelet, Alain Badiou, « Le nombre et les nombres », in L'Enchantement du virtuel. Mathématique, physique, philosophie, édition de Charles Alunni et Catherine Paoletti, Ed. Rue d'Ulm, Paris, 2010.
15)
Une expression employée par David Hilbert le 4 juin 1925 au cours d'un exposé donné à Munich dans le cercle de la Société de Mathématique de Westphalie. Se référer à la page Wikipedia pour plus de détail.
16)
Centre Nationnal de Ressources Textuelles et Lexicales. Lexicographie.
17)
Wheeler, John A. (1990). “Information, physics, quantum : The search for links”. In Zurek, Wojciech Hubert. Complexity, Entropy, and the Physics of Information. Addison-Wesley. ISBN 9780201515091. OCLC 21482771 p. 309.
18)
Hermann Weyl, Levels of Infinity : Selected Writings on Mathematics and Philosophy, Dover Publications, Mineola, New York, 2012, p. 17.

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